
Observations d’une campagne qui refuse d’être plate
Qui n’aime pas les campagnes électorales?
Pas nécessairement pour les résultats, mais parce qu'elles constituent souvent de bons révélateurs des changements qui traversent une société. Celle-ci ne fait pas exception.
À quelques semaines du vote, je me surprends à accumuler les observations. Pas des grandes théories. Juste des choses qui me frappent en regardant évoluer les débats, les sondages et les stratégies des partis.
En voici quelques-unes.
D'abord, cinq partis, c'est beaucoup. Et c’est bien ainsi.
On se souvient de campagnes où suivre la politique consistait essentiellement à comparer deux partis. On pouvait connaître les positions de chacun sur à peu près tous les enjeux et avoir le sentiment d'avoir fait le tour de la question.
Aujourd'hui, c'est une autre histoire.
Avec cinq partis qui occupent réellement l'espace politique, il faut suivre davantage de propositions, davantage de chefs et davantage de débats. Comme observateur, ça demande plus d'efforts. Comme citoyen aussi.
Mais honnêtement, c’est stimulant.
Ça rend le débat plus riche. Ça force les partis à se distinguer autrement que par réflexe identitaire ou partisan. Et ça donne parfois l'impression que davantage de Québécois peuvent se reconnaître dans l'offre politique qui leur est présentée.
À la longue, on pourrait y prendre goût. Et ça gardera la question sur notre mode de scrutin très vivante.
Ce qui m'amène à une autre réflexion : il devient urgent de revoir les règles du jeu.
Dans un tel contexte, l’une des propositions les plus intéressantes ne vient pas des candidats. Elle vient de la chronique qu'Alain Rayes a publiée récemment sur la façon de présenter les cadres financiers et les propositions des partis. Essentiellement, il suggère dans son texte d’établir deux nouvelles obligations pour les partis : 1- déposer un cadre financier complet 24h avant le premier débat entre les chefs; et 2- rendre la totalité de son programme disponible au moins une semaine avant la première journée du vote anticipé.
Parce que plus le nombre de partis politiques augmente, plus il devient difficile pour les électeurs de comparer les propositions qui leur sont soumises. Ultimement, si la décision leur appartient, on doit s’intéresser à la façon dont les idées nous sont présentées. Pas pour les infantiliser. Mais pour qu’on puisse véritablement prendre une décision éclairée.
Pour être absolument clair, on ne parle pas ici du contenu des propositions. On parle uniquement de la façon dont elles nous sont présentées.
Les électeurs devraient pouvoir comparer plus facilement les engagements et leur financement avant de se rendre aux urnes. Ça semble être une condition de base pour un débat démocratique sain.
L'austérité a changé complètement sa signification politique.
Ce mouvement-là est fascinant.
On se souvient de l'époque où Carlos Leitão était ministre des Finances. Le simple fait de prononcer le mot « austérité » suffisait à déclencher une tempête politique.
Aujourd'hui?
Sans nécessairement utiliser le terme, quatre partis proposent ouvertement des mesures de contrôle des dépenses, des compressions ciblées ou des objectifs de retour à l'équilibre budgétaire qui auraient été qualifiés d'austéritaires il n'y a pas si longtemps.
Et ce n'est même plus le principal sujet de controverse.
On peut être pour ou contre ces propositions. Ce n'est pas le point.
Ce qui me paraît intéressant, c'est à quel point le cadre mental collectif semble avoir changé. Des idées qui étaient autrefois politiquement toxiques sont désormais discutées presque normalement.
Ça en dit probablement autant sur l'évolution des finances publiques que sur celle de l'opinion publique.
On disait autrefois que chaque vote compte.
Cette année, c’est plutôt que chaque indécis compte.
Avec l'état actuel des sondages et une participation électorale qui ne retrouve pas toujours les sommets d'autrefois, les électeurs qui n'ont pas encore arrêté leur choix prennent une importance démesurée.
Et c'est peut-être ce qui explique pourquoi cette campagne demeure aussi imprévisible.
Pendant un certain temps, plusieurs avaient l'impression que tout était joué d'avance.
Or, les dernières semaines nous rappellent qu'en politique, les objets dans le miroir sont souvent plus près qu'ils ne paraissent.
Avec les sondages du début de campagne, le Parti québécois vient d'en avoir un rappel assez concret.
Autre leçon : ne jamais enterrer quelqu'un trop vite.
L'histoire politique est remplie de carrières qu'on disait terminées et de partis qu'on annonçait condamnés.
Pourtant, ils trouvent parfois le moyen de revenir dans le portrait. Demandez aux libéraux fédéraux.
La CAQ illustre aussi ce phénomène dans la campagne actuelle.
L'une des décisions les plus importantes de la dernière année aura peut-être été la façon dont s'est effectuée la transition après François Legault.
Christine Fréchette a eu juste assez de temps pour commencer à construire son propre récit, prendre quelques décisions distinctives et créer une certaine distance avec le bilan de son prédécesseur, tout en conservant les avantages liés à l'exercice du pouvoir.
Sans cette transition graduelle, on doute qu'elle ait pu profiter autant du contexte créé par la détérioration des relations commerciales entre Ottawa et Washington.
Comme quoi le timing demeure parfois le meilleur allié d'un politicien.
D'ailleurs, cette guerre commerciale pourrait être autant une bénédiction qu'un piège.
À première vue, le sujet semble favorable au gouvernement.
Chaque période d'incertitude économique crée un réflexe de recherche de stabilité dont les gouvernements en place peuvent bénéficier.
Mais il y a un paradoxe.
Même si Québec peut soutenir les entreprises et multiplier les annonces, les décisions les plus importantes se prennent ailleurs. À Ottawa. À Washington.
Ce qui signifie que la première ministre reçoit une bonne part du crédit lorsque la situation mobilise les électeurs, mais demeure vulnérable aux critiques pour des décisions sur lesquelles elle n'a parfois qu'une influence limitée.
C'est probablement l'une des variables les plus intéressantes à surveiller jusqu'au jour du vote.
Une conclusion toute simple
S'il y a une leçon à retenir jusqu'à présent, c'est qu'il faut toujours demeurer prudent avec les certitudes en politique.
Les tendances deviennent des hypothèses.
Les évidences deviennent des questions.
Et les scénarios qu'on jugeait impossibles il y a quelques mois redeviennent soudainement plausibles.
Pour ceux qui s'intéressent à la vie publique, c'est parfois frustrant.
Mais c'est aussi ce qui rend l'exercice aussi captivant.
Parce qu'au fond, la démocratie est probablement à son meilleur lorsqu'elle réussit encore à nous surprendre.