
Quand le messager compte autant que le message
Lorsque les tensions sont à leur paroxysme, les symboles deviennent d'autant plus importants.
C'est ce qui m'est venu à l'esprit en découvrant les reportages sur le rapprochement qui semble se dessiner entre le Canada et l'Union européenne.
À première vue, la nouvelle n'a rien de particulièrement surprenant. Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney multiplie les initiatives visant à diversifier les partenariats économiques et stratégiques du Canada. Dans un contexte où les relations avec Washington demeurent marquées par de fortes turbulences, l'intérêt croissant envers l'Europe s'inscrit dans une logique assez cohérente.
Mais ce qui retient mon attention n'est pas tant la nouvelle elle-même que la manière dont elle a été rendue publique.
Plus précisément, le fait que l'information ait d'abord émergé dans les pages du Wall Street Journal.
En temps normal, on aurait pu imaginer qu'une telle histoire soit dévoilée par un grand média canadien ou européen. Le Globe and Mail, par exemple, aurait constitué une piste d'atterrissage naturelle pour une nouvelle de cette importance. Un quotidien influent de Bruxelles, Paris ou Berlin aurait aussi semblé un choix évident. Même après le Brexit, un quotidien de Londres aurait été pertinent.
Or, c'est un média américain qui a révélé l'information en premier.
Et ce détail n'est pas anodin.
Dans les périodes de forte tension politique ou commerciale, les gouvernements communiquent autant par les tribunes qu'ils utilisent que par les messages qu'ils transmettent. Une même annonce ne produit pas la même résonance selon l'endroit où elle apparaît.
Dans ce cas-ci, le Wall Street Journal occupe une place particulière dans le débat entourant les relations canado-américaines. Le quotidien a déjà publié à plusieurs reprises des éditoriaux très critiques à l'égard du conflit commercial entre Ottawa et Washington, allant jusqu'à qualifier cette guerre tarifaire de l'une des plus absurdes sur le plan économique et politique.
Qu'elle soit le fruit d'une stratégie de communication délibérée ou simplement du travail de journalistes bien branchés importe presque moins que son effet symbolique.
Car le premier public interpellé n'est pas uniquement canadien ou européen.
Il est également américain.
Le fait qu'une histoire portant sur le rapprochement entre le Canada et l'Europe soit racontée d'abord dans l'un des journaux d'affaires les plus influents des États-Unis peut être interprété comme un rappel subtil de la transformation qui s'opère actuellement dans la politique étrangère canadienne.
Depuis son discours de Davos en janvier dernier, Mark Carney plaide pour une plus grande autonomie stratégique des puissances moyennes et pour le développement de nouvelles formes de coopération dans un environnement international devenu plus instable. Le rapprochement avec l'Europe apparaît aujourd'hui comme l'une des manifestations concrètes de cette orientation.
Les négociations en cours mèneront peut-être à un accord historique. Peut-être pas.
Mais déjà, la manière dont cette histoire est racontée en dit long sur le contexte dans lequel elle évolue.
Parce qu'en politique internationale, les symboles comptent.
Les partenariats se construisent dans les salles de négociation. Mais les signaux, eux, circulent souvent par les médias, les discours et les choix de communication.
Et cette fois-ci, le premier signal n'était peut-être pas le contenu de la nouvelle.
C'était l'endroit où elle a été annoncée.